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C’est sûrement à feu Hassan II que le Maroc doit son sursaut architectural et, par conséquent, l’extraordinaire renouveau de l’artisanat que l’on sait. En effet, les palais royaux construits à travers le territoire national durant les décennies 70, 80 et 90 du siècle dernier, sans oublier la plus «belle mosquée du monde», ont bel et bien servi de chantiers formateurs grandeur nature. Le danger d’extinction des vieux «mâalems» était imminent, visible depuis la fin des années soixante. Assurer la relève était devenu urgent, puisqu’il y allait de l’ «identité visuelle» sinon du devenir civilisationnel du Royaume.
Le défunt roi n’a pas hésité longtemps avant d’emprunter le style hispano-mauresque orientaliste comme marque de fabrique du «génie édificateur» marocain. Si cette démarche peut prétendre à la noblesse de l’âme de son initiateur, elle ne souffrait aucune carence politique. En effet, la question qui se posait à l’«architecte» de l’Etat marocain moderne était la suivante : comment remembrer - non seulement territorialement, mais surtout mentalement, jusqu’au fin fond de l’anthropos – cette mosaïque de cultures autour d’un Etat-nation un et indivisible, fort et craint ? Fallait-il intégrer l’ensemble des sensibilités ethnoculturelles dans une gigantesque révolution culturelle socio-urbaine ? Le choix du style hispano-mauresque, aux contours orientalistes, parfaitement compatible avec la majesté du statut royal, s’imposa sans grand mal. Le «mental monarchique», selon la formule de Malek Chabel, était au rendez-vous. Les styles berbère, littoral et saharien attendront près de trois décennies avant de regagner l’intérêt du Marocain moyen. Dès la moitié de la décennie 70, Hassan II recruta un jeune décorateur d’intérieur qui lui a été présenté par Giscard d’Estaing. André Paccard, sera le chef des chantiers architecturaux hassaniens, jusqu’à ce que l’une des célèbres colères du défunt Roi l’eût mis à terre avant de finir en RMiste. Auparavant, à l’initiative de son employeur, l’architecte décorateur publia un livre en deux volumes appelé communément «le Paccard» et dont le prix actuel sur le marché noir avoisine la somme de 30.000 dirhams. Un montant à comparer avec le prix initial de 800 DH.
En tout cas, des milliers de jeunes «matâllems» (apprentis) sont devenus d’excellents «mâallems». Le savoir-faire artisanal fut sauvé. A ce niveau, aucun pays arabe ou musulman ne peut soutenir la simple comparaison avec le Maroc au chapitre de la préservation et du développement de l’artisanat.
Mieux : des centaines de décorateurs étrangers se sont déplacés au Maroc pour s’inspirer des prouesses de la main marocaine. «Aucun décorateur digne de ce nom, quelles< que soit ses influences ou sa tendance artistique ne peut se permettre de faire l’économie de la prospection esthétique sur l’échiquier artisanal marocain», dit Albert Pinto, le célèbre décorateur parisien natif du Maroc. «Il m’est même arrivé, lors de la restauration de la Mamounia en 2000, de découvrir des recoupements fabuleux entre les tracés artisanaux marocains et certains styles en vogue en Europe. Certaines envolées ornementaux sont d’une modernité époustouflante», ajoute-t-il. Le boom immobilier qui a touché certaines villes marocaines a créé et amplifié le marché de la décoration.
Des dizaines de métiers se sont épanouis autour des tissus d’ameublement, voilages et linge de maison, de la passementerie, du luminaire, du mobilier du sanitaire, des matériaux de construction fine, de produits labellisés par les majors internationaux (tadelakt), de la verrerie – miroiterie …etc.
Lors du premier salon professionnel de l’art de vivre (Riad Art Expo), tenu à Marrakech entre le 22 et le 26 mars dernier, près de 75 métiers artisanaux et ornementaux spécifiques ont été identifiés. «En vérité, l’explosion actuelle du marché de la décoration es due à une conjonction extraordinaire de facteurs endogènes et exogènes. A une panne temporaire de créativité artisanale et même architecturale occidentale s’est greffée un néo-orientalisme mâtiné d’apports berbères. Le Maroc s’est trouvé là où il fallait, quand il le fallait», nous dit Gérard F., Décorateur d’une dizaine de riads à Marrakech, Essaouira et Rabat.
En fait, tous les ingrédients étaient réunis simultanément : formation, naissance d’une clientèle nationale, forte demande du bâtiment…etc. Ajoutons à cela l’évolution des techniques et des machines outils qui a permis de répondre aux besoins «vite et bien».
Aujourd’hui, pas moins de 440 enseignes de décoration déclarées se trouvent dans la seule ville de Marrakech, soit 12 fois plus qu’à Casablanca ! C’est un lieu commun que de constater l’exportation du savoir-faire marocain en la matière aux quatre coins du monde : Golfe, Europe, Maghreb et même en Amérique du nord.
Tout cela ne peut que réjouir. Mais des défis vitaux s’opposent à la bonne évolution et à la pérennité des métiers de la décoration. A la tête de ces défis trône l’entrisme des faux décorateurs. D’anciens coursiers ou vendeurs de bazars se sont improvisés décorateurs. Des SPF (Sans Profession Fixe) étrangers y ont trouvé le «filon» fortement rémunérateur. «Certains étrangers se sont coltinés à des apprentis artisans ou des gavroches de bazars pour s’auto-instituer “décorateur”, parfois même “architecte décorateur”», assure Claude Beng, qui a longtemps exercé en France et ailleurs avant de s’installer à Marrakech. «Si je vous disais que certains charlatans de la profession ont eu le culot de facturer jusqu’à une dizaine de millions de dirhams des chantiers de décoration où la simple sémiologie de l’image se distingue …par son absence», confirme Sergio F., un italien qui tire sa fierté de la décoration de moult palaces en Europe et quelques mégavillas marocaines.
la Gazette du Maroc
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